Francis Larroque

L'homme public, un engagé au service de son village

C’est au détour d’un virage, sur la petite route sinueuse qui nous mène à Auradé, que surgissent au loin les Pyrénées, grande chaîne de montagne encore enneigée qui surplombe le paysage gersois. Les vallées et collines qui façonnent le paysage sont couvertes d’un blé qui pointe son nez.

C’est cette terre gasconne que les hommes ont travaillée depuis si longtemps, ce terroir de d’Artagnan à la fois célèbre et secret, que nous sillonnons à la rencontre d’un enfant du pays, Francis Larroque. Un « homme du cru » comme on dit ici, qui vit sa région et son village comme le veut cette tradition rurale si prégnante qui nous saisit lorsqu’on en parcourt les campagnes.

L’enfant du Pays

Depuis son enfance, Francis, 62 ans, apprend de son village : à l’école primaire, sur la ferme de son père, dans les associations… Même si ses études dans un lycée agricole en région toulousaine le conduiront à s’en éloigner quelques temps, en restant impliqué dans des associations, il ne perdra jamais réellement contact avec son village. Il reviendra d’ailleurs à la fin de ces études dans les années 1970 sur la ferme familiale avec pour but de la reprendre un jour. Auradé c’est chez lui. Il aura passé sa vie à façonner ce village, comme pour lui rendre ce qu’il lui a donné étant petit. Ce que Francis est aujourd’hui il le doit à ce besoin de s’affirmer en donnant aux autres. Ce sentiment ne l’a jamais lâché et c’est au sein du village qu’il a pu s’accomplir.

Ferme de Francis

1954

Naissance

1969

Comité des jeunes

1977

Entre au conseil

1980

Mariage

1982

Installation

1989

Elu maire

2015

Elu au Conseil départemental

Son premier engagement dans le Comité des jeunes d’Auradé n’est pas le fruit d’une tradition familiale d’engagés mais d’une volonté de « sortir du lot ». Francis, né avec un seul bras, est en effet poussé par un fort besoin de reconnaissance.

Au sein du petit groupe d’amis de Francis naît l’idée d’un Comité des jeunes. Ils ont 15 ans et il n’existe rien dans Auradé pour la jeunesse. Quand Francis nous raconte cette première aventure, on ressent alors chez lui un besoin d’indépendance et d’autonomie. Un besoin à l’époque de s’affirmer comme une nouvelle génération. Cette génération même qui en 1970 quittait souvent les campagnes pour s’arracher à une tradition rurale qui voulait que l’on naisse et meure paysan. A l’inverse, Francis et les jeunes d’Auradé changeront leur village pour mieux se l’approprier et y rester. C’était Auradé pour les jeunes par les jeunes et « sans rien demander à personne ». Le projet prend alors forme et, aidé par la Mairie, ils gèrent un budget, achètent un baby-foot, des tables de ping-pong et prennent en main leur condition de jeune.

Selon vous, quelles pourraient être les raisons initiales de vos engagements?

« J’étais petit, j’avais 7 ou 8 ans et y a un véto, qui était maire de l’Isle Jourdain à l’époque, […] et il m’avait dit, tu seras président de la république […] bon, il m’avait sorti une connerie mais je me l’étais traîné dans la tête »

Au sein de ce groupe, égal aux autres et porteur de projets concrets, Francis s’affirme et étend son implication à différentes associations du village.

Dès ses 18 ans, il devient président de la société de chasse, plus impliqué comme membre que comme chasseur. Ce premier engagement de sa vie d’adulte est rythmé par l’organisation de parties de chasse et de repas festifs autour du gibier « fraîchement » abattu. Il occupera ce poste pendant douze ans. A 23 ans, son investissement dans la vie du village le conduit à embrasser plus de responsabilités. Il intègre alors le conseil municipal d’Auradé dans l’opposition au maire communiste de l’époque. Ancré à droite comme bon nombre d’agriculteurs, Francis fait ainsi valoir ses idées et prend position en tant qu’administrateur d’Auradé : « J’étais dans l’opposition au système de l’époque puisqu’on avait un maire communiste, moi j’étais pas trop dans ce système-là ». Ensuite, à environ 30 ans, il s’engage comme vice-président de l’association des agriculteurs d’Auradé et rejoint la Coopérative agricole de stockage de céréales et d’approvisionnement (CASCAP). A travers l’association des agriculteurs, il promeut l’innovation, l’amélioration des pratiques agricoles et la réduction de leur impact environnemental. Présent en politique et impliqué dans la vie associative par delà même le milieu agricole, Francis est un engagé tout terrain : « j’avais une vie assez publique je dirais, parce que je suis passé par toutes les associations d’Auradé : président de tout ». Si au début l’engagement était pour lui un moyen de se sentir fier et d’être reconnu par le village, Francis passe à une forme d’engagement motivée par le désir de s’impliquer en tant que leader :

« Quand vous avez une dizaine de leader, vous les retrouvez au Conseil municipal, au comité des fêtes, au foyer des associations. Si vous allez sur facebook, foyer des associations d’Auradé, ça bouge ! »

Par sa forte présence dans le village, il est de plus en plus sollicité dans chacun de ses engagements et on lui confie de plus en plus de responsabilités. Pourtant, Francis n’a réellement perçu d’augmentation brutale de ses activités d’engagé.

Pour lui, les tâches qu’on lui confiait s’enchaînaient logiquement. Tout cela est pour lui le fruit d’un travail rigoureux et efficace qui l’a conduit à devenir un « référent » : il a fait ses preuves.  Il est « arrivé là sans le chercher». En 1989, sa liste remporte les élections face au maire communiste sortant et il est choisi pour devenir le maire d’Auradé. Ce choix s’impose aux yeux de tous : « J’étais dans le groupe, et puis un jour on m’a dit : ça ne peut être que toi le maire ». Après mure réflexion il accepte et est toujours passionné par ce rôle. En 1996 il est un acteur principal de la création de la communauté de de communes de l’Isle Jourdain, la deuxième du département à l’époque. En 2015, il devient Conseiller départemental du Gers en équipe avec une suppléante (femme) « plus citadine ».

Comment qualifieriez-vous l'évolution de la part de vos engagements au regard de la situation de votre exploitation?

LE MAIRE D’AURADÉ

Aujourd’hui, la traversée de la commune Auradé illustre à elle seule tout ce que Francis et son équipe ont réalisé durant ses vingt-sept dernières années de mandat.  On est tout de suite surpris par la « modernité » de ce petit village de 600 habitants, où vivent agriculteurs et citadins de la périphérie toulousaine. Les routes sont bien entretenues, des tracteurs côtoient des voitures familiales. Les façades des maisons sont propres et les plates-bandes fleuries. Près d’un petit parking, au centre du village, se trouve la toute nouvelle mairie qui fait face à une école primaire récemment équipée d’ordinateurs et de tableaux interactifs. Francis nous explique alors avec enthousiasme comment dès son premier mandat de maire il a tenu à conserver et protéger le caractère « villageois » d’Auradé. Un village est pour lui un lieu où « tout le monde se connaît », avec une histoire, des valeurs, des traditions… Sa première grande décision fut donc d’empêcher le développement anarchique de lotissements construits et vendus par des promoteurs immobiliers. Pour cela, la municipalité a pris en charge l’urbanisation d’Auradé. Pour illustrer l’importance son action politique, Francis nous montre son « meilleur coup ». Nous découvrons alors le seul lotissement du village : une vingtaine de maisons s’accordant parfaitement aux paysages environnants. Les terres, initialement agricoles, de ce lotissement communal ont étés achetées, reclassées et vendues par la Mairie. L’argent récolté a permis à Auradé de devenir le village « moderne » que nous avons découvert.

Si Francis, est soucieux de défendre les intérêts de l’ensemble de ses con-ciitoyens, il n’en demeure pas moins très proche de la trentaine d’agriculteurs de sa commune. Des agriculteurs dont  il considère l’image « ternie par les médias en général, les enseignants dans les écoles, etc. ». A Auradé, parce qu’ils rendent de nombreux services il tient compte de leurs attentes même s’il les considère comme des con-citoyens à part entière.

« Moi je suis content qu’à Auradé le maire soit un agriculteur. Sur les 600 habitants, qu’il y n’y ait que 30 agriculteurs ».

Durant notre tour du village, il s’arrêtera notamment avec l’un d’entre eux occupé à ce moment là à entretenir les arbres à proximité de câbles téléphoniques. Auprès de ses confrères, sa crédibilité et son image de maire s’appuient notamment à travers le développement d’innovations culturales qu’il promeut au sein du village. Cette image de technicien lui tient d’autant  plus à cœur que ses engagements multiples l’ont conduit à déléguer quasi-totalement l’exercice de son métier. A travers son rôle de maire, il reste toujours agriculteur dans l’âme.

Une famille peu présente dans son engagement

Ses parents ne l’auront jamais poussé dans ses engagements, peut-être a-t-il eu un jour des regrets mais aujourd’hui il en rigole : « Si j’avais été accompagné je serais peut-être député ! ». Néanmoins, sa mère collectionne encore les coupures de journal où il apparaît et son père aujourd’hui âgé de 92 ans est fier de ce qu’est devenu son fils. Cette fierté est partagée par sa femme qui l’accompagne lors des grands évènements communaux qu’il organise mais l’implication s’arrête là. Elle lui « reproche assez souvent, le fait de consacrer pas (sa) vie mais presque, aux autres plus qu’à (sa) famille ». D’origine Algérienne, sa femme évolue dans un autre monde professionnel : elle est infirmière. Ils se sont rencontrés à Bordeaux où elle exerçait dans un hôpital. Après leur mariage en 1982, elle s’installera comme infirmière libérale afin d’exercer en campagne. Pour Francis c’était une très bonne situation car

En raison de ses engagements, Francis convient qu’il est moins présent auprès de sa famille mais n’a « aucun regret ». Il lui a toujours fallu « concilier l’ensemble », sa vie d’homme public et celle de père de famille. Il semble qu’il ait réussi. Père de trois enfants, il nous raconte avec  fierté le parcours qui les a conduit à quitter le village pour travailler dans la métropole toulousaine. Après être tous passés par l’école d’Auradé, ses deux filles suivront une formation d’ingénieurs à l’INSA et « le petit » passé par l’université aura même l’opportunité d’étudier l’University of California à Los Angeles « parce qu’il était second de sa promotion ». Ainsi malgré les réunions mensuelles du conseil municipal, la gestion quotidienne du village, les évènements d’Auradé (tournois sportifs, mariages, fêtes, etc.) et les imprévus, Francis n’est jamais très loin de sa famille.

« Il faut dire que par les temps qui courent, c’est une bonne formule pour un agriculteur d’avoir son conjoint qui n’est pas sur l’exploitation.

«Je me rappelle quand je faisais des stages chez un entrepreneur, j’étais fier quand les mecs ils venaient chez mon patron pour lui dire : On veut que ce soit Francis qui vienne moissonner. […] Avec un bras, être pas le meilleur mais presque pour conduire la moissonneuse c’est… voilà !»

L’agriculteur

S’il a mis entre parenthèse l’agriculture au profit de son engagement de maire, c’est parce que sa vie d’agriculteur lui paraissait moins excitante, « Trente ans après quand on voit l’évolution enfin… je suis au même point qu’au départ, je suis moins motivé ». Après son installation en 1980, il se débarrasse rapidement des vaches laitières pour se consacrer exclusivement aux grandes cultures. Pour lui l’activité de polyculture-élevage n’était plus viable et il fallait se recentrer. Francis a le goût des choses bien faites et encore une fois son besoin de reconnaissance est fort.

Il se lance alors dans l’agriculture, « super motivé » en tant que chef d’exploitation après avoir été sept ans aide familial de son père. Syndiqué à la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles où il est toujours, adhérent à la CASCAP et au groupement d’agriculteurs d’Auradé, il s’investit aussi dans son métier. Petit à petit il « multiplie les responsabilités, les présidences, etc. » et ne peut plus mener tout de front malgré le gain de temps grâce à la mécanisation.

« Des fois il fallait traiter les champignons et je me disais bon tu le feras demain. Et puis le lendemain il pleuvait et à la fin ça faisait des pertes quoi. »

Il lui faut alors se consacrer pleinement à cette fonction : « C’est comme quand vous achetez un couteau suisse, ça fait tout mais ça fait rien de bon. » Ce goût du travail bien fait est quelque chose qui revient souvent dans ses propos. Pour être en accord avec ses exigences, Francis a su laisser progressivement la place à d’autres pour se concentrer sur les engagements qui lui tenaient le plus à cœur, maire et aujourd’hui conseiller départemental. Il nous dit « Il faut partir par la grande porte avant qu’on vous foute dehors ». Pourquoi ramer à contre sens quand on peut laisser la place aux autre et leur donner la chance qu’on a eu ? A défaut de la transmettre, c’est donc sans regret qu’il délègue son exploitation à un entrepreneur pour en assurer la gestion. Il peut ainsi assumer le rôle que les Auradéens lui ont confié en l’élisant « chef du village ».

S’il est autant investi, c’est pour le groupe. Ce groupe dont il fait partie depuis sa naissance, les villageois d’Auradé pour qui il donne aujourd’hui quasiment tout son temps. C’est à travers leur satisfaction qu’il perçoit la qualité de son travail et en retire de la fierté. Francis Larroque est donc un homme public, dont le défi est, comme il le répète si souvent, de « concilier » sa vie de maire, d’agriculteur et sa vie de famille. Aujourd’hui, il n’a pas de regrets.

 

« Je vois quand je vais dans la cours de l’école, j’ai les gamins tout autour de moi, on discute, […] j’ai ce tempérament-là ».

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